“NOUS AVONS L’AMBITION D’UN NETFLIX, MAIS AVEC DES CONTENUS ESSENTIELLEMENT AFRICAINS”

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Pour la bascule audiovisuelle de l’analogique au numérique, le Sénégal a fait preuve d’originalité. C’est un opérateur local, Excaf Telecom, qui est à la manœuvre. Son président Sidy Diagne en livre les secrets

Pour la télévision numérique terrestre (TNT) sénégalaise, tout s’est noué en août 2014, quand, à la différence de nombreux États africains qui ont choisi pour la transition de l’analogique au numérique un opérateur étranger, le gouvernement a adopté une approche totalement différente. À la suite d’un appel d’offres international, le choix s’est porté sur le groupe Excaf Telecom, une entité dépendant du groupe Excaf, créé en 1972 par Ben Bass Diagne et aujourd’hui dirigé par son fils Sidy Diagne. Pour en mesurer l’importance, il y a lieu de savoir qu’Excaf est une sorte de mastodonte local dans le domaine des médias. Avec près de 600 collaborateurs, le groupe fait tourner 2 chaînes de télévision qui lui sont propres, 14 stations de radio disséminées à travers le pays, dont 4 à Dakar. Last but not least, il dispose d’un bouquet TNT payant par lequel il propose 80 chaînes locales et thématiques, 15 chaînes nationales gratuites contre un abonnement mensuel de 5 000 francs CFA (près de 7,6 euros). Élément important : Excaf Telecom entend jouer la carte locale à fond. Aussi, dans la logique d’une plus grande présence de contenus locaux, il s’est impliqué, en collaboration avec d’autres structures de télécommunications, en l’occurrence Okay TV et Wassa, dans la diffusion du « combat royal » qui a opposé, le 28 juillet dernier, pour la conquête du titre de « roi des arènes », Modou Lô et Eumeu Sène. Il s’est agi d’un combat de lutte qui soit dit en passant est le sport national au Sénégal, loin devant le football.

Ce « combat royal » a tenu en haleine tout le pays les mois qui ont précédé le choc entre ces deux grands champions. Mais, au-delà de la dimension sportive, il symbolise assez bien la volonté à la fois d’une plus grande proximité avec le public du Sénégal profond mais aussi d’une plus grande démocratisation de l’espace audiovisuel avec un souci d’installer des infrastructures très avancées technologiquement autant en ville que dans les zones rurales. La dimension culturelle du « combat royal » le justifie d’ailleurs entièrement. Et les images qui suivent son déroulé en sont une illustration des plus convaincantes. Pour la petite histoire, c’est Modou Lô qui est devenu « roi des arènes » à l’issue d’un combat qui s’est terminé par un K.-O. subi par Eumeu Sène. De quoi relancer le débat sur la violence supposée de la lutte sénégalaise « avec frappe », dont le philosophe Souleymane Bachir Diagne a rappelé qu’il avait été popularisé dans les années 1920 par un Français du nom de Maurice Jacquin. À en croire Dominique Chevé, cité dans Jeune Afrique.com par notre consœur Marième Soumaré, « la lutte avec frappe » avait déjà été pratiquée au Sénégal, notamment dans le royaume du Cayor, à localiser aujourd’hui autour de la région de Thiès.

Au-delà du contenu local dont ce combat est un aperçu, plusieurs éléments entrent en ligne de compte dans le basculement de l’analogique au numérique. Sidy Diagne nous les a livrés en se confiant au Point Afrique.

Le Point Afrique : En quoi aujourd’hui la mise en place de la TNT est-elle cruciale pour un pays comme le Sénégal  ?

Sidy Diagne : C’est d’abord un engagement fort de l’État au niveau international pour libérer les fréquences destinées à la diffusion analogique et permettre aux opérateurs de télécommunications d’accéder à l’Internet à haut débit. L’autre aspect est de permettre à tous les acteurs de l’audiovisuel d’étudier la plénitude des services, des moyens et toute l’interactivité nécessaire aujourd’hui pour satisfaire les usagers. À un certain moment, les éditeurs avaient besoin de leviers de croissance. Passer au numérique va y aider. Pour Excaf, l’enjeu est de montrer que nous disposons d’une bonne expertise locale en la matière, ce qui va bien sûr participer à assurer la pérennité de la société.

L’enjeu technique est évident. Qu’en est-il des autres aspects ? 

Au-delà de l’enjeu technique, la TNT va véritablement impacter le Sénégal dans la manière de regarder la télévision et de voir l’audiovisuel. Aujourd’hui, le numérique va placer l’usager au centre de toutes les préoccupations, au cœur des actions des producteurs, des éditeurs, avec tous les supports qui seront mis en place. L’usager, à travers tous les services que lui offre cette transition numérique, va pouvoir décider de ce qu’il va regarder, de ce qu’il va faire. Il y a une interactivité qui va être créée qui va lui permettre de donner son avis sur les contenus.

Les téléspectateurs, les usagers vont-ils donc pouvoir vivre la télévision ou le produit digital d’une autre façon ? 

Oui, certainement. Bien plus que cela, ils seront les arbitres de tout ce qui peut être créé pour eux. Ça passera par la qualité des contenus et des productions. Car on s’est rendu compte que les abonnés-clients sont de plus en plus exigeants. Et c’est de bonne guerre. Dans la mesure où ce sont eux qui décident, ils doivent avoir en retour les services qu’ils méritent.

Comment le public envisage-t-il d’utiliser votre offre ? En quoi celle-ci se distingue-t-elle des autres offres, d’ailleurs  ?

Il est très difficile dans un pays comme le Sénégal, où les moyens sont très réduits, d’imposer à des ménages de devoir dépenser pour des équipements alors que certains des services proposés lui étaient accessibles pour un coût moindre et parfois gratuitement. Cela dit, ils se rendent compte progressivement que les possibilités désormais offertes sont extraordinaires. Il faut savoir que, dans certaines régions, les populations n’avaient accès qu’à une seule chaîne, la chaîne nationale, la RTS, là où maintenant elles ont le choix. Cela crée un engouement qui me semble s’amplifier. Je suis convaincu que, quand le basculement aura été effectué, la population sera entièrement satisfaite.

Mettons-nous au niveau du client. Combien paie-t-il ? Qu’est-ce que vous lui donnez ? 

Aujourd’hui, il faut savoir que le numérique est une nouvelle technologie. Conséquence : les équipements antérieurs ne sont pas forcément adaptés. Pour la TNT, le coût d’accès s’élève à 25 000 francs CFA répartis comme suit : il faut un décodeur, une antenne adéquate et un câble adapté. Le décodeur coûte 10 000 francs CFA, la carte revient à 5 000 francs CFA. À cet équipement, il faut ajouter une antenne de qualité, qui coûte entre 8 000 et 12 000 francs CFA. Ce que nous avons fait, c’est que nous avons, au démarrage, adossé deux mois d’abonnement. Cela permet aux usagers de connaître dès le premier contact toutes les options et tous les usages du décodeur, et en face le risque est limité pour Excaf qui cède le décodeur.

À côté de cette partie technique, il y a la question des contenus. Qu’est-ce que vous proposez aux populations  ? 

Premièrement, il y a 17 chaînes nationales pour lesquelles nous n’avons aucune maîtrise, ni du contenu ni de la politique de développement. Ensuite, pour ce qui est du bouquet payant, nous nous préparons à proposer un contenu de qualité dont l’une des particularités est d’être interactif. Nous y avons intérêt, car le modèle économique du Sénégal est basé sur un investissement à 100 % interne chez Excaf et le retour sur investissement se fait sur la collecte des abonnements. Nous avons le devoir et nous avons pris l’engagement de proposer des contenus de qualité parce que c’est sur le nombre d’abonnés fidèles que nous pourrons couvrir nos engagements financiers.

Je suis confiant, car nous avons l’expérience avec les antennes RMF-TV5 Monde. Nous avons suffisamment d’expérience pour comprendre les attentes de nos concitoyens et nous nous préparons à lancer des chaînes de qualité. Et également à proposer des événements qui sont suffisamment attrayants et populaires pour engager des abonnements autour de cette offre.

Vous avez parlé d’engagements financiers. Combien a été mis, combien va être mis dans la corbeille pour qu’au bout tout le monde puisse accéder à votre service  ?

Le budget total du projet a été évalué à 39 milliards de francs CFA au départ. Aujourd’hui, dans la dernière ligne droite, nous avons déjà engagé 27 milliards d’investissements. Je pense qu’au-delà de juin 2020 l’ensemble des engagements du groupe par rapport à l’infrastructure TNT nationale de dernière génération fonctionnera très bien. Pour ce qui est de notre calendrier, on va commencer par Thiès, Diourbel et Dakar dans la première phase qui durera jusqu’à la fin décembre. Pour le reste du territoire, on prévoit de tout boucler d’ici à juin 2020.

Et donc le basculement définitif aura lieu quand  ?

Le basculement des 14 régions du Sénégal aura lieu au plus tard à la fin du mois de juin 2020.

Vous avez parlé de produits de qualité. Il y a ces 17 chaînes que vous ne maîtrisez pas et il y a aussi le reste. Comment allez-vous vous y prendre  ?

Nous avons des articles payants composés d’à peu près 65 chaînes, dont les trois quarts sont des chaînes internationales. À côté de ça, nous voulons aussi créer des chaînes locales et c’est en cela que nous voulons apporter notre pierre à l’édifice, concourir à améliorer les productions et les contenus proposés à nos concitoyens. Pour ce faire, nous envisageons d’investir dans tout ce qui est production de séries, de pièces de théâtre, de documentaires pour que le décodeur puisse avoir un plus par rapport à tout ce qui est proposé sur le marché. Cette différenciation nous permettra de fidéliser les clients autour du projet TNT.

L’une des idées-clés, c’est que les populations soient parties prenantes à ce projet pour que le développement soit inclusif. Qu’est-ce que vous envisagez justement pour que cette inclusivité soit une inclusivité économique, culturelle et sociétale  ?

Il faudrait que l’ensemble des forces soit réuni pour faire comprendre que cette transition est un palier important dans le développement du Sénégal. Aujourd’hui, la TNT connaît de nombreux développements qui permettront de mettre en avant d’autres secteurs. Nous avons la chance que toutes les populations adhèrent au projet. Il y a un patriotisme qui est de plus en plus fort au Sénégal et tous ces leviers nous confortent dans l’idée que nous pourrons en tirer des revenus énormes au bénéfice de ces populations elles-mêmes.

Netflix a racheté les droits du film sénégalais Atlantique, qui a obtenu le grand prix au Festival de Cannes. Quel est le positionnement que vous envisagez dans votre démarche  ? Est-ce que, dans votre offre, vous avez une approche qui va dans ce sens  ?

Cela prouve que les productions sénégalaises sont de qualité. La TNT peut participer à optimiser et offrir une autre visibilité à toutes ces productions. Nous avons mis en place une plateforme OTT (Over The Top) qui s’appelle Wassa. Il s’agit d’une application qui permet de regrouper l’ensemble des productions sénégalaises avec une ambition sous-régionale. Elle permettra aussi à tout ce contenu d’avoir une visibilité mondiale et nous avons l’ambition d’un Netflix, mais avec des contenus essentiellement africains. Donc c’est de bon augure. Nous avons l’ambition d’investir et de produire des contenus de ce genre pour montrer que l’Afrique a de réelles ambitions dans le domaine de l’audiovisuel.

Le marché de la TNT, sur lequel votre société est bien positionnée, s’inscrit dans un environnement global, celui de la télévision au Sénégal avec plusieurs antennes. Comment Excaf se situe-t-elle du point de vue de la valeur notamment quant aux chaînes non sénégalaises ? 

Excaf a été créé en 1972. Nous fêtons nos 47 ans cette année et nous comptons à peu près 525 employés. Nous avons toujours veillé à ce que les principales préoccupations des Sénégalais puissent être mises en avant dans nos politiques. Nous avons participé à tous les grands rendez-vous audiovisuels qu’a connus le pays. C’est nous qui avons introduit la plupart des chaînes que l’on voit ici aujourd’hui. Nous avons la chance d’avoir la confiance de l’État pour mener le Sénégal au rendez-vous de la transition numérique.

Concernant la concurrence, même cet avantage d’être présent depuis longtemps ne garantit pas un succès. Nous voulons rester à l’écoute des attentes des Sénégalais et produire des contenus de qualité. Nous savons qu’ils sont friands de football, de sports comme la lutte, de séries, de contenus. On sent cependant qu’il y a un certain revirement. Avant, c’étaient les séries brésiliennes, hindoues, nigérianes qui avaient leur préférence. Maintenant, ils se concentrent essentiellement sur des productions sénégalaises et nous nous attelons à leur en donner un nouveau visage dans des conditions optimales en termes de qualité de son et d’image.

Qu’en est-il de l’environnement juridique et des droits audiovisuels ?

Le problème du Sénégal est partagé par tous les pays en Afrique. L’espace Cedeao est assez ouvert, mais la technologie avance plus vite que nos lois. Au Sénégal, nous avons des lois et des règlements qui sont assez clairs. Nous devons parfois les faire comprendre avec un peu plus d’autorité. Il faut dire que tous les acteurs ne sont pas au même niveau, encore moins dans le même esprit que ces règlements. Cela dit, nous ne désespérons pas qu’un jour nos règlements soient entendus.

Il y a la rencontre avec le client. Il y a le potentiel du marché. Quel est aujourd’hui le potentiel du marché de la TNT au Sénégal  ?

Il y a quand même un million deux cent mille foyers au Sénégal. C’est un marché qui est extrêmement important aussi bien pour les producteurs que pour les éditeurs, car, à travers la télévision numérique, ils pourront monétiser certains contenus qui seront autant de sources de revenus pour les éditeurs mais également pour Excaf. Pour ce faire, nous travaillons avec les éditeurs qui sont intéressés, auxquels nous proposons des contenus pour les aider à atteindre une certaine rentabilité.

Vous avez été partie prenante de l’événement autour du « combat royal » remporté par Modou Xaragne Lô le 28 juillet dernier. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce qui s’est passé et en quoi l’opération était innovante  ?

Nous avons eu la chance de travailler avec un promoteur sénégalais, Moustapha Diop, qui a réussi à décrocher l’organisation du combat. Très rapidement s’est posée la question de la rentabilité. En effet, même si la lutte est un sport aimé par tous les Sénégalais et un sport national, elle rencontre d’énormes problèmes de financement. Sans compter que, face à la violence inhérente à ce sport, certains sponsors ne veulent plus y associer leur image. Nous lui avons donc proposé d’utiliser la TNT pour avoir des revenus supplémentaires. Pendant longtemps, la lutte a été gratuite pour les téléspectateurs parce que les sponsors venaient en masse et dépensaient beaucoup d’argent pour avoir une certaine visibilité. Ces revenus se sont raréfiés et les promoteurs ont du mal à atteindre l’équilibre à la fin de l’événement. La TNT offre un support très sécurisé puisque les décodeurs permettent de crypter ces contenus et de pouvoir générer une qualité de services qui était inconnue ou pas aboutie au Sénégal. Avec le pay-per-view, service payant à la demande permettant de rendre accessibles les retransmissions télévisuelles d’un événement à l’unité, nous avons relevé le défi. Cela a été une belle réussite et a permis de montrer que le sport de haut niveau demande beaucoup de moyens et d’organisation. Tout le monde doit participer à pérenniser la lutte, cette discipline que nous aimons tous. Et cela passe par le pay-per-view. Tout le monde n’a peut-être pas les moyens d’y consacrer des sommes énormes, mais un minimum suffit pour que celui qui est chargé d’organiser de tels événements puisse garder un équilibre.

Sur quels supports peut-on trouver l’application Wassa  ?

Wassa est disponible sur les plateformes habituelles : Apple, Google, Samsung, LG pour les télévisions.

Comment les organismes financiers installés au Sénégal vous suivent-ils ? 

C’est un point extrêmement important car, malheureusement, certaines banques n’ont pas respecté ni tenu leurs promesses. Cela nous a mis dans une situation difficile parce que nous étions au début du projet. Nous avons eu la chance d’être suivis par la Banque islamique du Sénégal, non pas parce que nous avions un historique avec elle mais parce que son directeur général gérait notre compte dans une autre banque. Tous les autres investissements ont été faits sur fonds propres ou sur crédit fournisseur. Nous voulons remercier toutes ces personnes qui nous ont fait confiance et qui voient aujourd’hui qu’il y a un résultat positif car Excaf a tenu bon.

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