Kirk Douglas, le dernier cow-boy

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L’acteur américain, mort le 5 février à l’âge de 103 ans, a tout joué et su porter les costumes les plus invraisemblables. Mais c’est sans doute dans le western qu’il laisse ses plus belles interprétations.

La mort de Kirk Douglas est aussi celle du dernier acteur du western traditionnel. Pas celui des tâcherons du pastiche spaghetti, non, le vrai western, mélange de naïveté bucolique, de bons sentiments, d’espaces à conquérir mais aussi de violence primale, de misogynie, de racisme.

Le western à l’état brut, avant que le sens de la nuance et la surenchère dans la fureur ne s’en emparent, manichéen dans son opposition entre bons et méchants, très souvent construit avec des massacres d’Indiens et le dépassement des frontières.

Pro-Indiens

Kirk Douglas a tourné plusieurs de ces westerns, plus ou moins réussis. Certains ont été surévalués, comme La Rivière de nos amours d’André de Toth, pour des raisons historiques: l’antiracisme est rare en 1955.

D’autres souffrent de la comparaison avec d’authentiques chefs-d’œuvre: remarquable d’intensité, Règlement de comptes à O.K. Corral est pourtant loin d’avoir l’éclat de La Poursuite infernale. C’est ce qui sépare un film d’un mythe.

Quelques-uns sont néanmoins impérissables. Ainsi de La Captive aux yeux clairs, que signe Howard Hawks en 1952. En quelque sorte un «eastern»: on y remonte le Missouri en parlant français.

Admirablement cabotin, Kirk Douglas joue de la guitare et chante, se bat avec un couteau, se fait couper un doigt. Son sourire est d’une blancheur absolue et sa fossette est admirablement sexy. Surtout, il tombe amoureux d’une Indienne et décide de vivre avec elle. On dit alors qu’il renonce à la civilisation.

Bien avant Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, ce choix amoureux n’a alors rien d’évident: les Indiens sont généralement de la chair à Winchester, tout juste bons à brandir des tomahawks en criant sauvagement, avant de tomber foudroyés.

Quelques cinéastes franchissent pourtant le pas et leur rendent leur dignité: Anthony Mann avec La Porte du diable et Delmer Daves avec La Flèche brisée (1950), William Wellman avec Au-delà du Missouri (1951),Robert Aldrich avec Bronco Apache (1954). Les Indiens ont beaucoup d’argile sur le visage, mais ils existent enfin.

On objectera que les Indiennes sont souvent «séduites» avec plus de violence que de tendresse: dans La Rivière de nos amours, Kirk force Onahti au rapport sexuel en la tirant par les cheveux –misogynie plutôt que racisme, John Wayne traitant alors Maureen O’Hara avec autant de brutalité.

Engagé

Kirk Douglas a joué dans deux de ces films pro-Indiens, y tombant amoureux à chaque fois et choisissant de rester dans la tribu de son épouse.

Dans Le Dernier Train de Gun Hill de John Sturges (1959), il incarne un shérif ayant épousé une Indienne, qui est violée puis tuée. Outre sa douleur, il affronte le racisme ordinaire.

On n’arrête personne «pour le meurtre d’une Indienne, on le récompense!»,entend-il. Le pessimisme l’emporte: le racisme et l’affrontement sont voués à se perpétuer.

Dans La Rivière de nos amours, il s’interroge: «Dans quel camp se battra notre fils?»

Au sein du genre très codifié du western, ces choix marquent un engagement politique. Aucun hasard là-dedans: impossible d’imaginer John Wayne ou même Henry Fonda créer une famille de métis.

C’est une manière de subversion, qui annonce d’autres films engagés, comme Spartacus ou Les Sentiers de la gloire –car dans le modèle hollywoodien, la lutte contre l’injustice est souvent un combat politique.

Dans les années 1950 et 1960, en plein maccarthysme, Kirk Douglas a joué dans des films qui nous semblent anodins aujourd’hui mais témoignaient alors d’une véritable prise de position. Mieux, il les a produits avec sa société Bryna (du nom de sa mère).

Son engagement le conduisit à soutenir Dalton Trumbo, mis à l’index d’Hollywood, au moment où des acteurs comme Ronald Reagan ou John Wayne l’accablaient. Il imposa son nom au générique, lorsque le scénariste était alors condamné à l’anonymat.

Rebelle

Rien d’étonnant également à ce que Kirk Douglas ait alterné entre des rôles de crapules et de héros au cœur pur. Par rapport au bloc monolithique qu’est souvent le héros westernien (John Wayne, mais aussi le transparent Gregory Peck, l’impavide Gary Cooper et le minéral Randolph Scott), il a assumé des rôles complexes, voire ambigus.

L’acteur savait être droit et cynique à la fois. Son sourire était aussi charmeur qu’ironique et sa violence a quelque chose d’éruptif, devenant parfois une hargne incontrôlable.

Dans Règlement de comptes à O.K. Corral, il assume l’alcoolisme et la déprime de Doc Holliday avec un agressivité surjouée.

Dans L’Homme qui n’a pas d’étoile, il se bat contre des barbelés (et ses vieux démons), refusant pourtant l’insigne de justicier –une composition «marquée par une tragédie passée mais toujours empreinte d’ironie», observe Aurélien Ferenczi.

Dans Le Reptile, où il joue un bagnard machiavélique, il est totalement dénué de scrupules, un «monument de cynisme et de misanthropie», selon Olivier Père.

Le plus souvent, Kirk Douglas incarne un personnage qui refuse les contraintes trop fortes de la norme sociale et s’en extrait dans une forme d’explosion de violence. Une violence par ailleurs parfaitement revendiquée lorsqu’il expose à l’un des tueurs de sa femme la manière lente qu’ont les Blancs de mettre à mort leurs ennemis, comparable ainsi à celle des Indiens.

Égaré

Il y a aussi dans la filmographie de Kirk Douglas une forme de désespoir, qui culmine avec Seuls sont les indomptés, dont il disait parfois qu’il s’agissait de son film préféré. Donald Trumbo en signe le scénario.

Dans ce film, que Kirk Douglas réalise en partie lui-même, il incarne un cow-boy perdu dans le monde moderne. Anachronique, il circule à cheval, alors que les autoroutes débordent de bagnoles. Il chevauche dans les montagnes, où on le chasse en hélicoptère. Il survit d’on ne sait trop quoi, sans doute quelques exploits dans des rodéos de seconde zone. Buffalo Bill a vieilli, il est déchu. Kirk Douglas est un égaré de l’histoire, condamné à disparaître.

Son personnage, John W. Burns, craint l’autoroute (que son cheval a du mal à traverser) tout autant que Dempsey Rae haïssait les barbelés dans L’Homme qui n’a pas d’étoile. L’Ouest a changé de frontière, et l’autoroute restreint l’espace et la liberté. Burns est comme un Indien, enfermé dans une réserve naturelle qui ne cesse de rétrécir.

Le titre original, Lonely Are the Brave, ne doit rien au hasard, observe Suzanne Liandrat-Guigues, historienne du cinéma: «“Brave” renvoie aux Indiens, les braves. Kirk fut à la fois le dernier cow-boy et le dernier Indien.»

Guignol

Impossible évidemment de résumer la carrière de Kirk Douglas à son seul engagement politique, a fortiori dans le western –les deux qu’il réalisa sont oubliables.

Le genre lui permet d’exercer une autre facette –ou fossette– de son talent. Il partage avec Burt Lancaster une solide amitié, un sourire incroyablement blanc et le goût de la dérision. Kirk Douglas aime faire le clown, de manière plus ou moins convaincante.

Regardez bien sa fossette. Lorsqu’il sourit, Kirk Douglas a un charme fou et, ce qui ne gâte rien, il a toujours l’air de se foutre de notre gueule. Dans les géants de l’ouest hollywoodien, il imposa cette singularité.

Henry Fonda, John Wayne, Gregory Peck, Gary Cooper étaient marmoréens. James Stewart ou Richard Widmark se faisaient prier avant de sortir le revolver. Kirk Douglas donnait surtout l’impression de vouloir jouer du banjo ou de boire un verre.

Il aime se bagarrer, turluter une fille de saloon et partir le plus loin possible. Il trimballe dans ses films une sorte de dérision (Dans Le Dernier Train de Gun Hill, il joue au shérif devant des enfants), un je-m’en-foutisme jouissif.

Et il chante. Dès qu’il peut, il chante, si possible en picolant, pourquoi pas avec une otarie (hors western et hors catégorie, 20.000 lieues sous les mers).

Kirk Douglas est un héros de western «tough», comme l’exige le genre, mais il lui fallait aussi provoquer, boire et chanter, ce qui rendait ses personnages assez insaisissables.

Dans un genre marqué par une opposition rigoureuse entre bons et méchants, il incarne une ambivalence, un basculement possible. Avec son insolence tranquille, il nous rendait joyeusement complices d’une forme de désinvolture dans l’incarnation du cow-boy.

Issur Danielovitch Demsky, issu d’une famille de juifs biélorusses ayant fui la pauvreté et les persécutions de l’empire russe, devint Kirk Douglas. De son enfance misérable, il a gardé la nécessité de lutter pour s’en sortir. D’où sans doute cette agressivité qui surgissait dans la plupart de ses films, donnant au western de papa une violence et une ambiguïté qui ne devaient alors pas y figurer.

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